Pourquoi photographier avant de peindre ?
Avant de peindre, je photographie.
Ce n’est pas simplement une manière de conserver des images.
C’est une partie essentielle de mon travail.
Je peux photographier beaucoup de paysages, parfois très proches les uns des autres. Je regarde, je compare, je sélectionne. Certaines images disparaissent rapidement de la sélection. D’autres restent.
Puis vient un moment où je sais.
Cette image-là deviendra une peinture.
À partir de cet instant, quelque chose change.
Je ne cherche plus ce que je pourrais peindre.
Je sais ce que je vais peindre.
Photographier pour regarder autrement
La photographie est devenue pour moi une manière de collecter.
Je traverse des lieux, je regarde des paysages, des espaces ordinaires, des situations parfois très banales. Je photographie ce qui retient mon attention, même lorsque je ne sais pas encore exactement pourquoi.
Cette collecte de fragments visuels constitue l'une des premières étapes de ma démarche artistique.
Elle me permet de conserver des images que le regard seul ne pourrait pas retenir.
Le paysage passe.
La photographie reste.
Mais conserver une image ne signifie pas encore avoir trouvé une peinture.
C’est seulement le début.
Découvrir ma démarche artistique
Toutes les photographies ne deviennent pas des peintures
Je peux prendre beaucoup de photographies sans qu'aucune ne devienne finalement un tableau.
Certaines sont intéressantes sur le moment puis cessent de l'être.
D'autres restent longtemps dans mes archives.
Je peux y revenir plusieurs mois plus tard.
Et parfois, une image qui ne semblait pas particulièrement importante au moment où je l'ai photographiée finit par s'imposer.
Ce temps de sélection est important.
Il ne s'agit pas simplement de choisir la photographie que je trouve la plus belle.
Je cherche une image que j'ai réellement envie de peindre.
La différence est importante.
Une photographie peut fonctionner parfaitement comme photographie et ne rien déclencher chez moi comme peinture.
À l'inverse, une image très ordinaire peut contenir quelque chose que j'ai envie de développer.
Le choix de l'image est une véritable décision
C'est probablement l'une des particularités de ma manière de travailler.
Je ne commence pas une peinture pour voir où elle va me conduire.
Lorsque je commence à peindre, j'ai déjà décidé de l'image.
Le cadrage est choisi.
La composition est arrêtée.
Le sujet est déterminé.
Je peux alors consacrer toute mon attention à la réalisation.
Cette décision en amont rejoint une réflexion que j'avais développée dans Que choisit-on de montrer dans une peinture ?.
Une peinture ne peut pas tout contenir.
Mais dans mon travail, une grande partie de cette sélection intervient avant même que la peinture commence.
La photographie n'est pourtant pas la peinture
Décider de l'image ne signifie évidemment pas que la photographie et la peinture sont identiques.
Une photographie enregistre une situation.
La peinture la reconstruit autrement.
Le temps n'est plus le même.
Le regard n'est plus le même.
La surface n'est plus la même.
Et surtout, la peinture demande une durée considérablement plus longue.
Je peux regarder une photographie en quelques secondes.
Je peux passer plusieurs mois à réaliser la peinture qui en est issue.
Cette différence de temps change forcément la relation à l'image.
Pendant des mois, je vais revenir sur la même chose.
La regarder.
La reproduire.
Vérifier.
Corriger ce qui doit l'être.
Continuer.
Mais je ne cherche pas une autre image.
Celle-ci a déjà été choisie.
Le paysage est souvent le point de départ
Cette manière de travailler est particulièrement importante dans mon rapport au paysage.
Je photographie des espaces traversés, des lieux de passage, des zones parfois périphériques ou ordinaires.
Le paysage m'intéresse justement lorsqu'il n'a rien de spectaculaire.
Une route.
Une fenêtre.
Un espace entre deux lieux.
Une lumière particulière.
Un paysage aperçu quelques secondes.
La série Traveling est née de cette relation au déplacement.
Le train crée une situation particulière : le paysage défile, le regard ne peut pas s'y arrêter réellement, et la fenêtre devient à la fois un cadre et une séparation.
Photographier permet alors de retenir quelque chose qui, sans cela, aurait continué son chemin.
Retenir n'est pas reproduire
Cette distinction est importante.
Je ne photographie pas pour pouvoir ensuite reproduire mécaniquement une photographie.
La photographie est le point de départ d'un travail de peinture.
Elle me donne une image précise.
Mais la peinture demande ensuite une autre temporalité.
Cette question rejoint aussi celle du souvenir.
Dans Peut-on peindre un souvenir ?, je m'interrogeais sur la manière dont la mémoire sélectionne, transforme et conserve certains fragments du réel.
La photographie fonctionne autrement.
Elle conserve beaucoup plus d'informations.
Elle ne possède pas les mêmes mécanismes d'oubli que la mémoire.
Mais elle me permet, elle aussi, de retenir un fragment.
La différence est que je peux ensuite décider précisément lequel de ces fragments mérite de devenir une peinture.
Une image choisie devient une contrainte
On pourrait penser que préparer autant une peinture réduit la liberté.
Pour moi, c'est plutôt l'inverse.
Lorsque l'image est décidée, je n'ai plus à chercher ce que je vais peindre.
Je peux me concentrer entièrement sur la peinture.
Cette contrainte devient une forme de liberté.
Je sais où je vais.
Mais le chemin pour y arriver est long.
Très long parfois.
C'est aussi ce qui explique pourquoi le choix initial est si important.
Lorsque l'on sait qu'une peinture va demander plusieurs mois de travail, on ne peut pas choisir son point de départ à la légère.
Il faut avoir suffisamment envie de cette image pour accepter de vivre avec elle pendant longtemps.
Pourquoi cette lenteur ?
Notre rapport aux images est aujourd'hui extrêmement rapide.
Nous photographions.
Nous faisons défiler.
Nous regardons.
Nous passons à l'image suivante.
Une peinture fonctionne à l'inverse.
Elle impose une durée.
Dans mon cas, cette durée commence même avant la toile.
Il y a le temps de photographier.
Le temps de sélectionner.
Le temps de décider.
Puis le temps beaucoup plus long de peindre.
Ce qui peut apparaître comme une image très immédiate est donc souvent le résultat d'un processus beaucoup plus lent.
C'est peut-être cette contradiction qui m'intéresse.
Une peinture peut sembler avoir été saisie en un instant.
Mais sa réalisation demande des mois.
Lorsque la décision est prise, je ne reviens pas dessus
C'est probablement le point le plus important de ma manière de travailler.
Je peux passer beaucoup de temps à chercher l'image.
Mais une fois mon choix arrêté, je ne cherche plus une autre peinture.
Je ne modifie pas le sujet parce que la réalisation devient difficile.
Je ne change pas le cadrage parce qu'une autre possibilité apparaît.
La décision a été prise avant.
Ce qui commence alors est un autre travail.
Celui de la précision.
De la patience.
De la répétition.
De l'attention.
La peinture devient une manière de tenir cette décision dans le temps.
Une photographie peut donc contenir plusieurs temps
Il y a le moment où je photographie.
Le moment où je sélectionne.
Le moment où je décide.
Puis tous les jours, toutes les semaines et parfois tous les mois pendant lesquels je réalise la peinture.
L'image que le spectateur voit finalement semble immobile.
Mais elle contient cette succession de temps.
C'est peut-être pour cela que je considère la photographie comme une étape à part entière de mon travail.
Elle n'est ni simplement une archive, ni simplement un modèle.
Elle est le moment où une possibilité commence à devenir une décision.
Peindre commence alors par choisir
Je pourrais donc dire que je ne commence pas une peinture lorsque je pose le premier pinceau sur la toile.
Je la commence beaucoup plus tôt.
Au moment où une image attire mon attention.
Puis lorsque je décide de la conserver.
Puis lorsque je la sélectionne parmi d'autres.
Et enfin lorsque je décide qu'elle mérite plusieurs mois de travail.
Le premier coup de pinceau n'est finalement que le début visible d'un processus qui a commencé bien avant.
La peinture commence peut-être moins avec la matière qu'avec le choix.
Et dans mon travail, ce choix est précisément ce qui me permet ensuite de prendre le temps de peindre.