Que choisit-on de montrer dans une peinture ?

Peindre, c'est évidemment ajouter de la matière sur une surface.

Mais c'est aussi choisir ce que l'on ne montrera pas.

Un morceau de paysage peut disparaître.

Une partie d'une photographie peut être laissée hors du cadre.

Une forme peut être effacée.

Un détail peut devenir beaucoup plus important que tout ce qui l'entoure.

À mes yeux, ces choix sont aussi importants que ce qui apparaît finalement sur la toile.

Une peinture commence aussi par une sélection

Lorsqu'une image sert de point de départ, elle contient généralement beaucoup plus d'informations que la peinture finale.

Il y a des détails partout.

Des lignes.

Des couleurs.

Des objets.

Des éléments qui attirent immédiatement l'attention.

Mais tout ne mérite pas nécessairement de rester.

Peindre consiste alors à sélectionner.

Cette question rejoint naturellement celle abordée dans Comment naît une peinture ? : une œuvre ne se construit pas simplement en reproduisant une image de départ, mais en prenant progressivement des décisions sur ce qui doit rester visible.

Le passage de l'image à la peinture est déjà une transformation.

Le cadre change notre manière de regarder

Un paysage photographié depuis une fenêtre de train n'est pas le même paysage lorsqu'il est isolé dans un cadre.

Le mouvement disparaît.

Le temps s'arrête.

Le regard se concentre.

Le cadre élimine une partie du monde pour permettre à une autre partie d'exister.

C'est particulièrement important dans mon travail autour du paysage.

Dans Traveling, par exemple, le déplacement et le passage du paysage participent à la construction de l'image.

Ce qui m'intéresse n'est pas nécessairement de montrer un paysage dans son intégralité.

C'est plutôt de retenir ce qui reste lorsque le paysage défile.

Montrer peut aussi vouloir dire effacer

Le choix ne consiste pas toujours à conserver.

Parfois, il faut au contraire retirer.

Dans Paysage voilé, le blanc joue précisément ce rôle.

Il ne vient pas simplement éclaircir la peinture.

Il agit comme une disparition.

Certaines parties de l'image semblent s'effacer, comme si elles devenaient progressivement moins accessibles au regard.

Le blanc crée alors un manque.

Et ce manque devient une partie de l'image.

Ce fonctionnement est différent de celui que j'utilise dans Les Amants d'Autan.

Ici, le blanc devient au contraire une marque graphique.

Il ne cherche plus à faire disparaître l'image.

Il la révèle.

Cette différence est importante : un même élément peut produire des effets complètement opposés selon la place qu'il occupe dans une peinture.

Ce qui est présent peut devenir secondaire

Il existe aussi une autre manière de sélectionner.

Mettre un élément au premier plan.

Lui donner davantage de matière.

Le rendre plus visible.

Et faire en sorte que tout ce qui l'entoure devienne secondaire.

C'est ce qui se produit notamment dans Angry Bird.

La tache blanche très épaisse n'est pas un détail ajouté à la peinture.

Elle devient le point de concentration du regard.

Sa matière tranche avec l'arrière-plan, beaucoup plus lisse.

Le contraste attire immédiatement l'œil.

Et, paradoxalement, plus le regard se concentre sur cette tache, plus le reste de la peinture semble reculer.

Le choix de montrer ne consiste donc pas seulement à décider quoi représenter.

Il consiste aussi à décider où doit aller le regard.

Une peinture organise le regard

C'est peut-être l'une des différences fondamentales entre une photographie et une peinture.

Une photographie peut enregistrer énormément d'informations en une fraction de seconde.

Une peinture, elle, peut organiser ces informations.

Elle peut ralentir.

Masquer.

Isoler.

Déplacer l'attention.

Créer une rupture.

Ou laisser volontairement une partie de l'image dans l'incertitude.

Ce sont ces choix qui construisent progressivement la relation entre l'œuvre et celui qui la regarde.

Cela rejoint ce que j'explorais dans Faut-il comprendre une peinture pour l'apprécier ? : le spectateur n'est pas obligé de connaître toutes les intentions du peintre pour entrer dans une œuvre.

Mais son regard est malgré tout guidé.

Tout montrer ne signifie pas tout révéler

Il y a une contradiction intéressante dans la peinture.

Plus on montre, plus on peut parfois perdre l'essentiel.

Une image saturée d'informations laisse moins de place au regard pour circuler.

À l'inverse, une absence peut devenir très présente.

Un espace vide peut attirer l'attention.

Une forme partiellement effacée peut donner envie de chercher ce qui manque.

Une trace peut devenir plus importante que ce qu'elle représente.

C'est une question que j'ai déjà rencontrée dans Trace!, où ce qui demeure prend parfois davantage de poids que ce qui a disparu.

Choisir, c'est aussi accepter de perdre

Chaque décision prise dans une peinture implique une renonciation.

Si je conserve une forme, je renonce à une autre.

Si je recadre une image, j'abandonne une partie du paysage.

Si j'efface une zone, j'accepte qu'elle ne soit plus accessible de la même manière.

Ce renoncement peut sembler négatif.

Pourtant, il est indispensable.

Une peinture ne peut pas tout contenir.

Elle doit faire des choix.

Et ces choix sont précisément ce qui lui permet de devenir une image autonome.

Ce que je laisse hors du tableau compte aussi

Avec le temps, je me rends compte que ce qui m'intéresse dans une peinture n'est pas uniquement ce que le spectateur voit immédiatement.

C'est aussi ce qu'il devine.

Ce qui semble avoir été retiré.

Ce qui reste en dehors du cadre.

Ce qui n'est jamais complètement expliqué.

Cette part d'absence laisse une place au regard.

Elle permet à chacun de construire sa propre lecture.

Une peinture ne donne donc pas nécessairement moins lorsqu'elle montre moins.

Elle peut parfois donner davantage.

Peindre, c'est choisir

Je ne vois finalement pas la peinture comme une manière de reproduire tout ce qui existe devant moi.

Je la vois plutôt comme une succession de choix.

Choisir une image.

Choisir un cadrage.

Choisir une forme.

Choisir une matière.

Choisir ce qui reste.

Choisir ce qui disparaît.

Et parfois, choisir de ne plus intervenir.

Ce dernier choix nous ramène naturellement à Comment savoir qu'une peinture est terminée ?.

Une peinture est terminée lorsque les choix qui la constituent commencent à former un équilibre.

À partir de là, il ne s'agit plus nécessairement d'ajouter.

Il faut parfois accepter de laisser l'image telle qu'elle est.

Une image n'est jamais seulement ce qu'elle montre

C'est probablement ce qui m'intéresse le plus dans la peinture.

Une œuvre contient ce qui est visible.

Mais aussi ce qui a été supprimé, déplacé, transformé ou laissé en suspens.

Le regard circule entre les deux.

Et c'est dans cet espace que l'image commence réellement à exister.

Peindre, finalement, ce n'est peut-être pas seulement montrer quelque chose.

C'est décider comment quelque chose pourra être regardé.

Suivant
Suivant

Une œuvre appartient-elle encore à son peintre une fois qu'elle est terminée ?