Peut-on peindre un souvenir ?

Un souvenir n'a pas de cadre.

Il ne reste pas parfaitement net.

Certains détails disparaissent avec le temps, tandis que d'autres deviennent étonnamment précis.

Une lumière peut rester en mémoire alors que le paysage qui l'accompagnait s'est effacé.

Une couleur peut revenir sans que l'on sache exactement d'où elle vient.

Une sensation peut être beaucoup plus présente que l'image elle-même.

Alors, peut-on réellement peindre un souvenir ?

Un souvenir n'est pas une photographie

Lorsque l'on essaie de se souvenir d'un lieu, on ne retrouve généralement pas une image complète.

On retrouve des fragments.

Une fenêtre.

Une ligne d'horizon.

Une lumière particulière.

Une silhouette.

Une couleur.

Ou simplement une impression.

La mémoire ne conserve pas nécessairement tout ce qui était présent.

Elle sélectionne.

Elle transforme.

Elle oublie.

C'est précisément ce qui rend la peinture intéressante : elle n'est pas obligée de restituer l'ensemble d'une réalité.

Dans l'article Que choisit-on de montrer dans une peinture ?, j'évoquais déjà cette idée de sélection : peindre consiste aussi à décider ce qui doit rester visible et ce qui peut disparaître.

Avec le souvenir, cette sélection ne vient plus uniquement du peintre.

Elle existe déjà dans la mémoire.

Ce qui reste n'est pas toujours ce qui était important

Nous pouvons nous souvenir pendant des années d'un détail qui semblait insignifiant au moment où nous l'avons vécu.

Une lumière sur un mur.

Le mouvement d'un paysage aperçu quelques secondes.

Une couleur dans une pièce.

Une sensation liée à un lieu.

À l'inverse, nous pouvons oublier complètement des éléments qui semblaient essentiels sur le moment.

La mémoire ne fonctionne donc pas comme un appareil photographique.

Elle reconstruit.

Elle déplace les priorités.

Elle transforme progressivement ce que nous avons vécu.

C'est aussi ce qui m'intéresse dans le travail autour du paysage.

Dans Traveling, le paysage est associé au déplacement : ce qui est aperçu depuis un train ne reste jamais longtemps devant nous.

Le paysage passe.

Le regard essaie de retenir quelque chose.

Mais il est déjà trop tard pour tout conserver.

Il reste alors une impression.

Peindre ce qui reste

Je crois que la peinture peut commencer précisément à cet endroit.

Non pas lorsqu'il s'agit de reproduire fidèlement ce qui a été vu, mais lorsqu'il faut retrouver ce qui en est resté.

Cela change complètement la question.

Il ne s'agit plus de savoir :

« À quoi ressemblait exactement ce paysage ? »

Mais plutôt :

« Qu'est-ce que j'en ai gardé ? »

La différence peut sembler minime.

Elle ne l'est pas.

Dans le premier cas, on cherche une correspondance avec le réel.

Dans le second, on cherche une correspondance avec une expérience intérieure.

L'image peut alors devenir incomplète

Un souvenir peut perdre ses contours.

Il peut devenir flou.

Certaines parties deviennent impossibles à retrouver.

D'autres prennent au contraire une importance disproportionnée.

Cette logique rejoint directement le travail réalisé dans Paysage voilé.

Le blanc y agit comme une disparition.

Il ne vient pas simplement éclairer la peinture.

Il retire une partie de l'image.

Ce qui manque devient alors aussi important que ce qui reste.

Le paysage n'est plus entièrement accessible.

Et cette impossibilité de tout voir peut être proche de la manière dont certains souvenirs nous reviennent.

L'effacement n'est pas nécessairement une perte

On associe souvent l'effacement à quelque chose de négatif.

Pourtant, dans une peinture, retirer peut permettre de faire apparaître autre chose.

Lorsque certaines informations disparaissent, le regard cherche.

Il reconstruit.

Il imagine.

Il complète.

C'est une idée qui me semble importante dans mon travail : je ne cherche pas toujours à donner toutes les réponses à l'image.

Une partie peut rester volontairement inaccessible.

Cela rejoint également la réflexion développée dans Faut-il comprendre une peinture pour l'apprécier ?.

Le spectateur n'a pas nécessairement besoin de connaître précisément ce qui se trouvait à l'origine derrière une image pour pouvoir entrer dans la peinture.

Il peut y apporter sa propre mémoire.

Un souvenir appartient-il encore à celui qui l'a vécu ?

C'est là que la question devient plus personnelle.

Un souvenir peut être profondément intime.

Mais dès qu'il est transformé en peinture, il devient visible pour quelqu'un d'autre.

Le spectateur ne connaît pas nécessairement le souvenir qui se trouve derrière l'image.

Il peut y reconnaître autre chose.

Un lieu qu'il connaît.

Une sensation personnelle.

Un souvenir d'enfance.

Un paysage qui n'a pourtant aucun rapport avec celui qui a déclenché la peinture.

L'œuvre devient alors un point de rencontre entre deux mémoires.

Celle du peintre.

Et celle du spectateur.

Cette idée prolonge naturellement Une œuvre appartient-elle encore à son peintre ? : une fois l'image devenue indépendante de son auteur, son histoire peut se transformer à travers ceux qui la regardent.

La mémoire transforme aussi le temps

Un souvenir n'est jamais complètement immobile.

Chaque fois que nous y revenons, nous le reconstruisons un peu.

Certaines images s'éloignent.

D'autres deviennent plus précises.

Parfois, nous ne savons même plus si nous nous souvenons réellement d'un événement ou de la manière dont nous nous en sommes souvenus auparavant.

Cette relation au temps rejoint ce que j'explorais dans Une peinture change-t-elle avec le temps ?.

La peinture, elle, reste matériellement identique.

Mais notre rapport à elle peut changer.

La mémoire fonctionne de manière comparable : ce qui s'est passé ne change pas, mais la manière dont nous le regardons peut évoluer.

Peindre un souvenir, ce n'est donc pas le reproduire

Je ne crois pas qu'il soit possible de peindre un souvenir exactement comme il existe dans notre mémoire.

Et ce n'est probablement pas le but.

Le souvenir est déjà une transformation du réel.

La peinture en est une autre.

Entre les deux, il y a nécessairement des pertes, des déplacements et des choix.

C'est justement dans cet écart que quelque chose peut apparaître.

Une image qui ne cherche plus à être la copie d'un moment vécu, mais qui tente d'en retrouver la présence.

Ce qui reste après l'image

Peut-être qu'un souvenir ressemble finalement davantage à une peinture qu'à une photographie.

Il ne conserve pas tout.

Il garde certains éléments.

Il en efface d'autres.

Il transforme les proportions.

Il modifie parfois les couleurs.

Et surtout, il laisse une place à ce qui n'est plus accessible.

Peindre un souvenir, ce serait alors accepter cette part d'incertitude.

Ne pas chercher à tout retrouver.

Mais essayer de comprendre ce qui, malgré le temps, continue de rester.

Précédent
Précédent

Peut-on peindre une émotion sans la représenter ?

Suivant
Suivant

Que choisit-on de montrer dans une peinture ?