Peut-on peindre une émotion sans la représenter ?

Une émotion n'a pas de forme précise.

On ne peut pas vraiment montrer la nostalgie, la tension, l'attente ou le calme comme on montrerait un objet posé sur une table.

Pourtant, certaines peintures nous font ressentir quelque chose avant même que nous sachions exactement pourquoi.

Une couleur.

Une lumière.

Une matière.

Un espace vide.

Une forme qui semble presque disparaître.

La peinture peut-elle alors transmettre une émotion sans chercher à la représenter directement ?

Une émotion n'est pas une image

Lorsque je pense à une émotion, je ne pense pas nécessairement à une scène qui pourrait l'illustrer.

La tristesse n'a pas besoin d'être représentée par un visage triste.

Le calme n'a pas besoin d'être représenté par un paysage paisible.

La nostalgie n'a pas besoin d'être accompagnée d'un souvenir identifiable.

Une émotion peut apparaître autrement.

Dans une lumière.

Dans un rythme.

Dans une distance entre deux formes.

Dans ce qui manque.

C'est une différence importante entre représenter une émotion et construire une image qui permet de la ressentir.

La peinture peut agir sans raconter

Je crois que c'est l'une des particularités de la peinture.

Elle n'a pas nécessairement besoin de raconter une histoire complète.

Elle peut simplement installer une situation.

Un paysage.

Une présence.

Une absence.

Une tension.

Puis laisser le regard faire le reste.

Cette idée prolonge directement ma réflexion dans Faut-il comprendre une peinture pour l'apprécier ? : une œuvre n'a pas nécessairement besoin d'être entièrement expliquée pour produire une expérience.

Le spectateur peut ressentir quelque chose avant même d'en connaître la raison.

Et parfois, cette sensation est plus importante que l'explication.

Le paysage peut devenir une émotion

C'est notamment ce qui m'intéresse dans le paysage.

Un paysage n'est pas seulement un endroit.

Il peut être associé à un moment précis de notre vie, à un souvenir ou à une sensation.

C'est ce que j'explorais récemment dans Peut-on peindre un souvenir ?.

Mais le souvenir et l'émotion ne sont pas exactement la même chose.

On peut oublier le lieu.

Oublier la date.

Oublier les circonstances.

Et pourtant conserver quelque chose.

Une atmosphère.

Une lumière.

Une impression difficile à nommer.

La peinture peut alors chercher moins à retrouver le paysage lui-même qu'à retrouver ce qui en est resté.

Le blanc peut provoquer des émotions très différentes

Je reviens souvent au blanc dans mon travail parce qu'il me permet justement de montrer qu'un même élément peut avoir plusieurs fonctions.

Dans Paysage voilé, le blanc agit comme un effacement.

Il retire une partie du paysage.

Il crée une distance.

Il empêche l'image d'être totalement accessible.

Dans Les Amants d'Autan, le blanc fonctionne autrement.

Il devient une marque graphique.

Il révèle plutôt qu'il n'efface.

Il attire le regard vers une présence très construite.

Et dans Angry Bird, la tache blanche très épaisse est encore différente.

Sa matière est immédiatement visible.

Elle tranche avec l'arrière-plan beaucoup plus lisse.

Elle devient le point de concentration du regard.

Trois utilisations du blanc.

Trois relations différentes avec l'image.

Et donc potentiellement trois expériences différentes pour celui qui regarde.

La matière peut aussi transmettre quelque chose

Une peinture n'est pas seulement une surface colorée.

Elle possède une présence physique.

Une matière peut sembler légère ou lourde.

Lisse ou accidentée.

Discrète ou imposante.

Dans Angry Bird, la tache blanche ne fonctionne pas uniquement par sa couleur.

Son épaisseur compte.

Sa matérialité compte.

Elle existe presque comme un objet à l'intérieur de l'image.

Cette présence modifie la manière dont nous regardons le reste de la peinture.

Le contraste fait reculer l'arrière-plan.

Le regard se concentre.

L'espace autour devient presque secondaire.

La matière devient alors un moyen d'organiser une sensation.

L'absence peut être aussi présente que la matière

À l'inverse, une peinture peut produire une impression forte en retirant.

C'est ce qui m'intéresse dans Paysage voilé.

Le blanc ne vient pas ajouter une information.

Il en supprime une.

Cette absence laisse pourtant une trace très forte.

Le regard cherche ce qui n'est plus complètement visible.

Il essaie de reconstruire.

Il imagine.

L'émotion peut alors naître de cette impossibilité à tout saisir.

Cela rejoint une question abordée dans Que choisit-on de montrer dans une peinture ? : ce qui est absent d'une image peut être aussi important que ce qui y est présent.

Une peinture ne dit pas au spectateur ce qu'il doit ressentir

C'est peut-être là que je me méfie le plus d'une peinture trop explicative.

Je ne cherche pas à dire :

« Cette peinture représente telle émotion. »

Je préfère laisser une place à l'incertitude.

Parce que l'émotion appartient aussi à celui qui regarde.

Une même peinture peut provoquer du calme chez quelqu'un et une forme de mélancolie chez quelqu'un d'autre.

Elle peut rappeler un lieu à une personne et n'évoquer absolument rien de précis à une autre.

Cela ne signifie pas que l'œuvre échoue.

Au contraire.

Cela signifie qu'elle laisse suffisamment d'espace pour accueillir plusieurs expériences.

Ce que le spectateur apporte change tout

Une peinture arrive toujours devant quelqu'un qui possède déjà sa propre histoire.

Ses souvenirs.

Ses références.

Ses habitudes de regard.

Ses émotions du moment.

C'est pour cela qu'une œuvre peut être différente pour chacun.

Cette idée prolonge aussi ma réflexion dans Une œuvre appartient-elle encore à son peintre ?.

Une fois l'œuvre sortie de l'atelier, je ne peux plus décider entièrement de ce qu'elle provoquera.

Je peux construire une image.

Je peux choisir une lumière, une matière, un cadrage.

Mais je ne peux pas contrôler ce que quelqu'un ressentira devant elle.

Et je trouve cette limite intéressante.

Peut-on alors peindre une émotion ?

Je dirais plutôt que l'on peut créer les conditions pour qu'une émotion apparaisse.

La peinture ne représente pas nécessairement l'émotion.

Elle peut la suggérer.

La ralentir.

La rendre possible.

Ou simplement laisser suffisamment de place pour qu'elle soit projetée par celui qui regarde.

C'est une nuance importante.

Je ne cherche pas à peindre « la nostalgie ».

Je peux chercher une lumière, une distance, une disparition, une matière ou une forme qui évoquera quelque chose de proche de cette sensation.

Mais ce que le spectateur ressentira lui appartiendra.

La peinture commence là où l'explication s'arrête

Plus j'avance dans mon travail, plus cette idée me paraît importante.

Une peinture peut être construite avec beaucoup de précision tout en laissant une grande part d'incertitude.

Le cadre est choisi.

Les formes sont choisies.

Les couleurs sont choisies.

Les effacements sont choisis.

Mais ce qui naît ensuite dans le regard ne peut pas être entièrement prévu.

C'est peut-être cette part d'incontrôlable qui permet à une œuvre de dépasser son auteur.

La peinture commence dans l'intention du peintre.

Elle se poursuit dans l'expérience du spectateur.

Et entre les deux, il reste un espace que chacun peut habiter à sa manière.

Continuer la réflexion

Découvrir l'ensemble de mon travail permet de parcourir les différentes séries et de voir comment ces questions évoluent d'une œuvre à l'autre.

Précédent
Précédent

Une peinture a-t-elle besoin d’un sujet ?

Suivant
Suivant

Peut-on peindre un souvenir ?