Une peinture a-t-elle besoin d’un sujet ?

Une peinture représente souvent quelque chose.

Un paysage.
Une personne.
Un objet.
Un lieu.

C’est généralement par ce que nous reconnaissons que nous entrons dans une image.

Mais est-ce vraiment ce qui fait qu’une peinture existe ?

Plus j’avance dans mon travail, plus je me demande si le sujet d’une peinture est réellement ce qui m’intéresse le plus.

Je peux commencer avec un paysage très précis, une photographie, une lumière particulière ou une situation observée.

Mais au moment où la peinture se construit, quelque chose se déplace.

Le sujet reste visible.

Mais il cesse progressivement d’être l’unique raison de regarder.

Le sujet n’est qu’un point de départ

Toutes mes peintures ne commencent pas de la même manière.

Certaines partent d’une image photographique.

D’autres d’un paysage aperçu pendant un déplacement.

Il y a toujours, au départ, quelque chose de concret à regarder.

Dans mon travail autour du paysage, cette collecte d’images constitue même une étape importante. Je photographie ce que je traverse, ce qui attire mon attention, parfois simplement parce qu'une image me semble contenir quelque chose que je n’arrive pas encore à formuler.

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Mais cette image initiale n’est pas encore la peinture.

Elle contient trop de choses.

Trop d’informations.

Trop de détails.

Trop de possibilités.

Peindre commence alors par une série de décisions.

Que garder ?

Que déplacer ?

Que simplifier ?

Que laisser disparaître ?

C’est une question que j’explorais déjà dans [Que choisit-on de montrer dans une peinture ?], où je m’interrogeais sur cette sélection qui précède la construction de l’image.

Reconnaître n’est pas regarder

Il y a une chose assez étrange avec les images figuratives.

Dès que nous reconnaissons ce qu’elles représentent, nous avons parfois l’impression d’avoir compris.

Un arbre.

Une maison.

Un paysage.

Un visage.

Nous savons ce que nous voyons.

Et notre regard peut alors s’arrêter là.

Pourtant, reconnaître n’est pas nécessairement regarder.

On peut identifier un paysage en une seconde et ne plus vraiment le regarder ensuite.

À l’inverse, une peinture peut représenter quelque chose de très simple et retenir longtemps notre attention.

Pourquoi ?

Peut-être parce que le sujet n’est qu’une porte d’entrée.

Ce qui compte ensuite, c’est ce qui se passe à l’intérieur de l’image.

La lumière.

Le cadrage.

Les rapports entre les formes.

Les zones nettes et les zones plus incertaines.

Les absences.

La manière dont notre regard circule.

C’est aussi ce qui m’intéresse dans [Traveling], où le paysage vu depuis un train n’est finalement jamais seulement un paysage.

Découvrir la série Traveling

Le déplacement, le cadre de la fenêtre, le flou, la vitesse et la mémoire transforment progressivement ce qui pourrait n’être qu’une représentation de paysage en une expérience du regard.

Peut-on regarder une peinture sans chercher son sujet ?

Je crois que oui.

Et c’est même parfois à ce moment-là que la peinture commence réellement à m’intéresser.

Lorsque je cesse de me demander :

« Qu’est-ce que c’est ? »

pour commencer à regarder :

« Qu’est-ce qui se passe ici ? »

La question change complètement.

Je ne regarde plus seulement un paysage.

Je regarde une lumière qui disparaît.

Une forme qui résiste.

Une partie de l’image qui devient presque inaccessible.

Une tension entre deux zones.

Un espace vide.

Une matière.

Une distance.

C’est peut-être pour cela que certaines peintures continuent à nous intéresser alors même que nous avons parfaitement identifié leur sujet.

Le sujet est connu.

Mais l’image ne l’est jamais complètement.

Le sujet peut même devenir secondaire

Dans certaines peintures, je cherche volontairement à créer cette situation.

Dans [Paysage voilé], par exemple, le paysage est identifiable.

Mais le blanc vient retirer une partie de ce que l’on pourrait normalement regarder.

Il ne s’agit donc plus simplement de représenter un paysage.

Il s’agit aussi de construire une impossibilité à le voir entièrement.

Voir la série Paysage voilé

Dans [Angry Bird], le fonctionnement est encore différent.

Le sujet photographique passe presque au second plan derrière la présence très physique de la matière blanche.

La tache attire immédiatement le regard.

Elle devient presque un objet dans l’image.

Voir la série Angry Bird

Dans ces deux cas, le sujet est toujours là.

Mais il ne suffit plus à expliquer la peinture.

Il devient une partie d’un ensemble plus vaste.

Une peinture peut-elle exister sans raconter ?

Je crois que oui.

Une peinture n’a pas nécessairement besoin de raconter une histoire.

Elle peut simplement faire apparaître une situation.

Un instant.

Une lumière.

Une présence.

Ou une absence.

C’est particulièrement sensible dans [Chants matinaux].

Les paysages de cette série ne racontent pas vraiment quelque chose.

Ils installent plutôt un moment.

Celui où le jour commence.

Les formes apparaissent progressivement.

La lumière transforme peu à peu ce qui est visible.

Le paysage devient alors moins un lieu qu’une sensation.

Et c’est peut-être là que le sujet commence à perdre de son importance.

Ce qui m’intéresse peut se trouver ailleurs

Je ne peins pas forcément parce qu’un paysage est beau.

Je peux être attiré par une lumière étrange.

Une situation ordinaire.

Un détail presque insignifiant.

Une impression difficile à expliquer.

Parfois, je ne sais même pas exactement pourquoi une image m’arrête.

C’est peut-être cette part d’incertitude qui me pousse à peindre.

Si le sujet suffisait, il serait finalement assez simple de le nommer.

Mais ce qui déclenche une peinture n’est pas toujours quelque chose que l’on peut nommer.

Cela rejoint ce que j’explorais récemment dans [Peut-on peindre un souvenir ?].

Un souvenir ne conserve pas nécessairement un paysage entier.

Il peut ne rester qu’une lumière, une couleur, une sensation ou un fragment.

La peinture peut alors partir de quelque chose de très concret pour chercher autre chose.

Lire « Peut-on peindre un souvenir ? »

Le sujet n’est peut-être pas ce que l’on peint

C’est peut-être finalement la distinction qui m’intéresse le plus.

Il y a ce que l’on peint.

Et il y a ce que l’on cherche en peignant.

Les deux ne sont pas forcément identiques.

Je peux peindre un paysage sans chercher uniquement à peindre ce paysage.

Je peux partir d’une photographie sans chercher à reproduire cette photographie.

Je peux représenter quelque chose de parfaitement identifiable tout en essayant de retenir quelque chose qui, lui, ne l’est pas.

Une sensation.

Une durée.

Une distance.

Une mémoire.

Une lumière.

Ou simplement une manière de regarder.

La peinture devient alors un déplacement.

On part d’un sujet concret.

Puis, progressivement, le sujet cesse d’être le seul centre de l’image.

Et si le sujet était finalement celui qui regarde ?

C’est peut-être là que la question rejoint celle du spectateur.

Une peinture arrive toujours devant quelqu’un.

Cette personne possède ses propres souvenirs, ses propres références et sa propre manière de regarder.

Elle ne voit donc jamais exactement la même chose que moi.

Je peux savoir ce qui a déclenché une peinture.

Je peux connaître la photographie d’origine.

Je peux savoir pourquoi j’ai choisi un cadrage plutôt qu’un autre.

Mais je ne peux pas décider de ce que quelqu’un va regarder en premier.

Ni de ce qu’il va ressentir.

C’est une idée que j’évoquais dans [Peut-on peindre une émotion sans la représenter ?] : la peinture peut créer les conditions d’une émotion, mais elle ne peut pas imposer ce que le spectateur doit ressentir.

Lire « Peut-on peindre une émotion sans la représenter ? »

Le sujet appartient alors peut-être moins à la peinture qu’on ne l’imagine.

Il appartient à la rencontre entre une image et un regard.

Alors, une peinture a-t-elle besoin d’un sujet ?

Oui, peut-être.

Mais pas nécessairement d’un sujet qui raconte quelque chose.

Pas nécessairement d’un sujet spectaculaire.

Pas même nécessairement d’un sujet que l’on puisse expliquer.

Il faut peut-être simplement un point de départ.

Quelque chose qui permette au regard d’entrer.

Après, la peinture peut faire son propre chemin.

Elle peut déplacer l’attention.

Créer une absence.

Faire surgir une émotion.

Rappeler un souvenir.

Ou simplement donner envie de rester quelques secondes de plus devant une image.

C’est peut-être pour cela que je me méfie de plus en plus de la question :

« Qu’est-ce que cette peinture représente ? »

Elle est utile pour commencer.

Mais elle ne suffit pas.

La vraie question serait peut-être plutôt :

« Qu’est-ce qui vous fait continuer à regarder ? »

Et cette réponse-là n’appartient plus tout à fait au peintre.

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