Que se passe-t-il entre une image choisie et une peinture terminée ?

Une image a été choisie.

La photographie est là.

Le cadrage est décidé. Le sujet aussi.

Pourtant, la peinture n'existe pas encore.

Dans mon travail, une grande partie des décisions intervient avant même que je commence à peindre. Comme je l'expliquais dans Pourquoi photographier avant de peindre ?, la photographie constitue une étape essentielle : je regarde, je compare, je sélectionne, puis je décide qu'une image mérite plusieurs mois de travail.

À partir de ce moment-là, quelque chose change.

Je ne cherche plus ce que je pourrais peindre.

Je commence à vivre avec une image.

L'image est choisie, mais tout n'est pas encore fait

Choisir une photographie ne signifie pas que la peinture est déjà déterminée.

Cela signifie plutôt que son point de départ l'est.

Je sais quelle image je vais peindre. Je connais son cadrage. Je connais son sujet. Je sais ce qui m'a arrêté dans cette photographie.

Mais entre cette décision et la peinture terminée, il reste une durée considérable.

C'est cette durée qui m'intéresse.

Car une photographie peut être regardée en quelques secondes.

Une peinture, elle, demande que je revienne plusieurs fois sur la même image.

Jour après jour.

Semaine après semaine.

Parfois pendant plusieurs mois.

L'image reste la même.

Mais mon regard, lui, se trouve constamment devant elle.

Peindre, c'est rester devant la même chose

Notre rapport habituel aux images fonctionne plutôt à l'inverse.

Nous photographions.

Nous regardons.

Nous faisons défiler.

Puis nous passons à autre chose.

La peinture impose une autre temporalité.

Une fois l'image choisie, je ne cherche plus une nouvelle photographie. Je reste avec celle-ci.

Je la regarde.

Je la reproduis.

Je vérifie.

Je corrige ce qui doit l'être.

Je continue.

Cette répétition pourrait sembler contraignante.

Pour moi, elle permet au contraire de déplacer l'attention.

Au début, je regarde peut-être principalement le sujet.

Puis je regarde une lumière.

Une distance.

Une forme.

Une relation entre deux éléments.

Une zone qui semble plus importante que prévu.

Une autre qui devient progressivement secondaire.

Le sujet reste le même.

Mais la manière de le regarder évolue.

C'est une question qui prolonge naturellement celle que je posais dans Une peinture a-t-elle besoin d'un sujet ? : une peinture peut partir d'un sujet très précis sans que celui-ci soit finalement la seule chose qui compte.

Une image connue devient progressivement une image regardée

Il y a une différence entre connaître une image et la regarder.

Lorsque je commence une peinture, je sais déjà ce qu'elle représente.

Je n'ai donc pas besoin de le découvrir.

Je peux consacrer mon attention à autre chose.

À la manière dont une lumière se pose.

À une transition presque imperceptible.

À une zone plus sombre.

À un espace entre deux formes.

À ce qui semble manquer.

C'est peut-être là que le temps de la peinture devient important.

Une photographie me donne immédiatement beaucoup d'informations.

La peinture m'oblige à les parcourir autrement.

Je peux passer longtemps sur une partie qui, au premier regard, semblait secondaire.

Je peux revenir sur un détail que je pensais avoir compris.

Je peux constater qu'une relation entre deux formes fonctionne différemment de ce que j'avais imaginé.

Le temps ne change pas nécessairement l'image de départ.

Il change la profondeur avec laquelle je la regarde.

La contrainte devient une forme de liberté

On pourrait penser que décider très tôt de l'image réduit les possibilités.

Je ressens plutôt l'inverse.

Une fois le choix effectué, je n'ai plus à me demander ce que je vais peindre.

Cette question est réglée.

Je peux donc consacrer mon attention à la réalisation.

C'est une forme de contrainte, évidemment.

Mais une contrainte peut aussi libérer.

Je sais où je vais.

Ce qui reste ouvert, c'est la manière d'y parvenir.

Cette distinction est importante dans ma pratique.

Je ne commence pas une peinture pour découvrir progressivement son sujet.

Le sujet est déjà là.

Le travail consiste ensuite à lui donner une existence picturale.

C'est aussi pour cela que la sélection photographique est si importante. Si une peinture demande plusieurs mois, il faut avoir réellement envie de rester avec cette image pendant tout ce temps.

Le temps permet aussi de prendre de la distance

Peindre pendant plusieurs mois signifie également que je ne regarde jamais complètement la même chose depuis le même état d'esprit.

Il peut m'arriver de travailler sur une peinture, puis de la laisser de côté.

De la retrouver.

De la regarder autrement.

De voir quelque chose que je n'avais pas remarqué auparavant.

Cette distance est importante.

Elle permet de sortir momentanément de la proximité du geste pour retrouver l'image dans son ensemble.

C'est une question qui rejoint directement celle de Comment savoir qu'une peinture est terminée ?.

Car terminer une peinture ne signifie pas qu'il n'existe absolument plus rien à modifier.

Il serait presque toujours possible d'ajouter, de retirer ou de corriger quelque chose.

Il faut plutôt parvenir à un moment où l'image trouve son équilibre.

Le temps aide à reconnaître ce moment.

La peinture devient une manière de tenir une décision

Lorsque l'image a été choisie, je prends en quelque sorte une décision que je vais devoir tenir dans le temps.

Je ne change pas de sujet parce que la peinture devient difficile.

Je ne change pas le cadrage parce qu'une autre possibilité apparaît.

La décision a été prise avant.

Ce qui commence ensuite est un travail de précision, de patience et d'attention.

La peinture devient alors une manière de maintenir cette décision pendant plusieurs mois.

Cela peut sembler paradoxal.

Plus la décision initiale est ferme, plus le temps consacré à sa réalisation peut devenir libre.

Je n'ai plus besoin de chercher.

Je peux regarder.

L'image de départ n'est pourtant pas la peinture

C'est peut-être la distinction la plus importante.

La photographie me donne un point de départ précis.

Mais elle ne contient pas encore la durée de la peinture.

Elle ne contient pas les heures passées à regarder.

Elle ne contient pas les décisions prises pendant la réalisation.

Elle ne contient pas non plus le moment où je décide de m'arrêter.

La photographie est donc indispensable à mon processus, mais elle n'est pas la peinture.

Elle est ce qui permet à la peinture de commencer.

Cette relation entre photographie et peinture s'inscrit d'ailleurs dans ma démarche plus large, fondée sur la collecte de fragments de paysages, l'observation et le passage constant entre le numérique et l'analogique. Découvrir ma démarche artistique.

Ce que plusieurs mois font à une image

Au bout de plusieurs mois, l'image de départ est toujours reconnaissable.

Mais elle n'est plus seulement l'image que j'avais choisie.

Elle contient désormais le temps consacré à sa réalisation.

Elle contient les décisions.

Les corrections.

Les reprises.

Les attentes.

Les moments où j'ai cessé de travailler pour simplement regarder.

Une peinture semble immobile lorsqu'elle est terminée.

Pourtant, elle est le résultat d'une succession de temps.

Il y a le moment où j'ai photographié.

Celui où j'ai sélectionné.

Celui où j'ai décidé.

Puis tous ceux pendant lesquels j'ai peint.

L'image finale rassemble ces différents moments sans les montrer directement.

Et puis vient le moment de s'arrêter

La fin de la peinture constitue une autre décision.

À partir d'un certain moment, continuer ne signifie plus nécessairement améliorer.

Cela peut simplement signifier modifier.

Il faut donc accepter qu'une peinture puisse être suffisamment construite pour ne plus avoir besoin de mon intervention.

Cette idée rejoint celle développée dans Une œuvre appartient-elle encore à son peintre une fois qu'elle est terminée ?.

Lorsque je décide qu'une peinture est terminée, je ne décide pas de tout ce qu'elle va devenir.

Je décide seulement que son temps de fabrication peut s'arrêter.

Après cela, un autre temps commence.

Celui du regard.

Une peinture terminée commence une autre histoire

Pendant sa réalisation, je connais l'image de départ.

Je connais la photographie.

Je connais les choix qui ont conduit à la peinture.

Je connais le temps passé devant la toile.

Mais une fois l'œuvre terminée, tout cela n'est plus nécessaire pour la regarder.

Le spectateur peut ne rien savoir de son origine.

Il peut voir autre chose.

Il peut reconnaître un paysage, une lumière, une distance ou simplement une sensation.

Il peut aussi ne rien chercher à identifier.

L'œuvre entre alors dans une autre temporalité.

C'est une idée que j'ai également développée dans Une peinture change-t-elle avec le temps ? : la peinture peut rester matériellement immobile alors que notre manière de la regarder évolue.

Du choix à la durée

Une peinture commence donc bien avant le premier coup de pinceau.

Elle commence lorsqu'une image attire mon attention.

Puis lorsqu'elle reste suffisamment longtemps dans ma mémoire pour que je décide de la conserver.

Puis lorsqu'elle devient une photographie choisie.

Ensuite seulement vient le temps de la peinture.

Un temps long.

Répétitif.

Précis.

Un temps pendant lequel l'image ne change pas nécessairement, mais pendant lequel mon regard apprend à la connaître autrement.

Et finalement, il faut prendre une dernière décision : s'arrêter.

La peinture est alors terminée.

Mais son histoire ne l'est pas forcément.

Le temps de l'atelier s'achève.

Celui du regard peut commencer.

C'est peut-être ce qui me plaît le plus dans cette manière de travailler : une image peut être choisie en quelques secondes, devenir une peinture après plusieurs mois, puis continuer à évoluer longtemps dans le regard de celui qui la découvre.

L'image est choisie rapidement.
La peinture demande du temps.
Et le regard, lui, peut continuer indéfiniment.

Continuer la réflexion

Pour prolonger cette réflexion, vous pouvez également découvrir ma démarche artistique, parcourir l'ensemble de mes œuvres, ou poursuivre la lecture avec Pourquoi photographier avant de peindre ?.

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