Pourquoi est-ce que je peins encore ?
Il y a une question que je me pose parfois.
Pourquoi est-ce que je peins encore ?
Après toutes ces années, alors que les images sont partout, que l’on peut photographier presque instantanément ce qui nous entoure, que l’on peut conserver, reproduire et partager une image en quelques secondes, pourquoi continuer à passer autant de temps devant une toile ?
Je n’ai pas une réponse définitive.
Et je ne suis pas certain d’en vouloir une.
Peut-être que continuer à peindre commence justement par accepter qu’une peinture ne soit pas la réponse à une question précise.
Parce que voir ne suffit pas toujours
Je regarde beaucoup.
Des paysages, des lieux traversés, des images, des fragments de réel qui pourraient sembler parfaitement ordinaires.
Certains disparaissent aussitôt.
D’autres restent.
Je ne sais pas toujours immédiatement pourquoi.
Une lumière.
Une distance.
Une ligne.
Un espace presque vide.
Quelque chose dans la manière dont un paysage apparaît puis disparaît.
Ce sont souvent des choses très simples.
Mais il arrive qu’une image reste suffisamment longtemps dans mon regard pour que j’aie envie d’y revenir.
C’est probablement là que commence une partie de mon travail.
Dans ma démarche artistique, je parle de cette relation particulière au réel, au paysage et aux images que je collecte. Mais avec le temps, je me rends compte que ce qui m’intéresse n’est pas seulement de conserver ce que j’ai vu.
C’est de continuer à le regarder.
Peindre, c’est refuser de passer immédiatement à autre chose
Notre rapport aux images est devenu extrêmement rapide.
Nous voyons une image.
Puis une autre.
Puis une autre encore.
Certaines nous arrêtent quelques secondes avant de disparaître dans le flux.
La peinture impose presque l’inverse.
Elle oblige à rester.
Une même image peut accompagner plusieurs semaines ou plusieurs mois de travail.
Elle ne change pas nécessairement.
Mais le regard, lui, change.
C’est peut-être l'une des raisons pour lesquelles je continue à peindre.
Parce que peindre permet de prolonger une attention qui, autrement, aurait peut-être été interrompue.
Ce n’est pas seulement reproduire ce que j’ai vu.
C’est accepter de rester suffisamment longtemps devant une chose pour qu’elle cesse d’être immédiatement évidente.
Je ne cherche pas forcément quelque chose de nouveau
Il existe une idée assez répandue selon laquelle un artiste devrait constamment chercher à se renouveler.
Changer.
Expérimenter.
Abandonner ce qu’il faisait hier pour inventer quelque chose de différent demain.
Je comprends cette nécessité.
Mais elle ne correspond pas exactement à ma manière de travailler.
Je ne cherche pas forcément quelque chose de nouveau.
Je cherche plutôt à revenir sur certaines questions.
Le paysage.
La mémoire.
La distance.
La disparition.
La présence.
Ce que nous reconnaissons.
Ce que nous ne parvenons pas à voir complètement.
Certaines de ces préoccupations traversent des séries très différentes, parfois réalisées à des années d’intervalle.
Traveling, par exemple, s’intéresse au paysage dans le déplacement et à cette expérience particulière d’un monde aperçu depuis une fenêtre.
Dans Paysage voilé, le paysage est toujours là, mais une partie de l’image devient inaccessible.
Les formes changent.
Les questions restent.
Et cela me convient.
Parce qu'une peinture permet de revenir
Je crois que je peins aussi pour pouvoir revenir.
Revenir sur une image.
Revenir sur un paysage.
Revenir sur une sensation.
Mais aussi revenir sur moi-même.
Une peinture commencée aujourd’hui ne sera pas regardée exactement de la même manière dans quelques mois.
Et lorsque je retrouve une œuvre plusieurs années après, je ne suis plus tout à fait celui qui l’a peinte.
La peinture, elle, est restée.
C’est moi qui ai changé.
Cette relation au temps est importante dans mon travail. Je l’ai abordée dans « Une peinture change-t-elle avec le temps ? », où je me demandais comment une œuvre pouvait rester immobile tout en évoluant dans notre regard.
Peut-être que je continue à peindre pour cette raison aussi.
Pour produire quelque chose qui puisse rester alors que nous, nous continuons à changer.
Parce que je ne veux pas tout expliquer
Je pourrais chercher à donner un sens précis à chaque peinture.
Dire ce qu’elle représente.
Expliquer pourquoi cette lumière, pourquoi ce paysage, pourquoi ce cadrage.
Mais je ne suis pas certain que cela soit nécessaire.
Une peinture peut partir d’une intention très personnelle sans devoir imposer cette intention à celui qui la regarde.
J’aime l’idée qu’une œuvre puisse conserver une part de silence.
Qu’elle puisse être regardée sans mode d’emploi.
C’est une question que j’ai déjà posée dans « Faut-il comprendre une peinture pour l’apprécier ? ».
Je ne crois pas qu’une peinture doive être entièrement comprise pour être regardée.
Et peut-être que cela vaut également pour celui qui la peint.
Je n’ai pas besoin de savoir exactement pourquoi une image m’attire pour commencer à lui accorder de l’attention.
Parce qu'une peinture n'est jamais seulement à moi
Pendant que je peins, l’œuvre dépend entièrement de moi.
Je choisis.
Je construis.
Je corrige.
Je décide.
Puis vient un moment où il faut accepter de s’arrêter.
Et surtout, accepter de laisser partir.
Une fois l’œuvre terminée, elle entre dans un autre espace.
Elle peut être regardée par quelqu’un qui ne connaît rien de son origine.
Quelqu’un qui ne connaît pas la photographie qui l’a précédée.
Quelqu’un qui ne sait pas combien de temps elle a demandé.
Quelqu’un qui y voit simplement autre chose.
C’est aussi ce qui m’intéresse dans le fait de peindre : une œuvre peut commencer par une expérience très personnelle et finir par appartenir au regard de quelqu’un d’autre.
J’ai développé cette idée dans « Une œuvre appartient-elle encore à son peintre une fois qu’elle est terminée ? ».
Je ne pense pas qu’une œuvre cesse d’appartenir à son peintre.
Je pense plutôt qu’elle cesse de lui appartenir exclusivement.
Alors, pourquoi est-ce que je peins encore ?
Peut-être parce que certaines images ne me quittent pas.
Parce que certaines questions reviennent.
Parce que regarder rapidement ne me suffit pas toujours.
Parce que j’ai besoin de temps.
Parce qu’une peinture permet de retenir quelque chose sans nécessairement le figer.
Parce qu’elle peut conserver une présence tout en laissant une place à l’absence.
Parce que je peux passer des mois devant une image qui, au premier regard, semblait presque banale.
Et découvrir progressivement qu’elle ne l’était pas.
Je peins encore aussi parce que je ne crois pas avoir terminé avec ces questions.
Je ne sais pas si une œuvre apporte une réponse.
Je ne sais même pas si c’est ce que je lui demande.
Elle me permet plutôt de poursuivre.
De regarder encore.
De revenir.
De déplacer légèrement mon regard.
Puis de recommencer.
Peut-être qu’au fond, continuer à peindre ne signifie pas avoir toujours quelque chose de nouveau à dire.
Cela peut simplement signifier qu’il reste encore quelque chose à regarder.
Et, pour l’instant, cela me suffit.
Découvrir l’ensemble de mes œuvres permet de voir comment ces questions traversent différentes séries, différents paysages et différentes périodes de mon travail.