Peindre les lieux ordinaires : regarder les territoires autrement
Nous traversons chaque jour des espaces auxquels nous accordons peu d’attention.
Des routes, des zones périphériques, des terrains en marge des villes, des lieux de passage. Des endroits qui ne semblent pas avoir de raison particulière de retenir notre regard. Ils sont là, sur notre chemin, et nous les quittons souvent sans même chercher à les mémoriser.
Pourtant, ces territoires occupent une place importante dans mon travail de peintre.
Je m’intéresse à ces espaces ordinaires, à ce qui compose notre environnement quotidien sans nécessairement attirer l’attention. Non parce qu’ils dissimuleraient une beauté qu’il suffirait de révéler, mais parce qu’ils constituent une matière d’observation, un ensemble de situations et de formes dans lesquelles je peux puiser.
Regarder ce que nous traversons
Nous avons tendance à distinguer les lieux qui méritent d’être regardés de ceux qui ne seraient que des passages.
Certains paysages sont immédiatement identifiés comme remarquables. Ils possèdent une singularité, une composition ou une présence qui nous incitent à nous arrêter. D’autres espaces semblent n’avoir d’autre fonction que de nous conduire ailleurs.
Mais cette distinction m’intéresse justement.
Un territoire ne se résume pas aux lieux que nous choisissons de visiter. Il est aussi constitué de ces espaces intermédiaires, de ces périphéries et de ces zones que nous traversons sans toujours les considérer.
Ils appartiennent pourtant pleinement à notre expérience du monde.
Mon travail s’inscrit dans cette attention portée aux territoires, à leurs transformations et à leurs espaces moins attendus. Cette démarche, que je développe à travers différentes séries, est présentée dans ma démarche artistique.
Un inventaire sans hiérarchie
Collecter des fragments de paysages, c’est aussi constituer une forme d’inventaire.
Il ne s’agit pas de dresser un catalogue exhaustif des lieux, ni de documenter un territoire selon une méthode géographique. Ce qui m’intéresse est plutôt de conserver une diversité de situations, de formes et d’espaces rencontrés au fil des déplacements.
Un lieu n’a pas besoin d’être spectaculaire pour retenir mon attention. Il peut s’agir d’un espace en bordure d’une ville, d’une portion de paysage ou d’un endroit dont la fonction n’est pas immédiatement identifiable.
Je ne cherche pas nécessairement à établir une hiérarchie entre ces lieux. Je ne pars pas du principe que certains seraient plus dignes d’être peints que d’autres.
Cette attention à l’ordinaire déplace simplement le regard. Elle invite à considérer le territoire dans sa diversité, sans le réduire à ses sites emblématiques ou à ses représentations les plus familières.
Des territoires qui ne sont jamais tout à fait neutres
Un lieu n’est jamais seulement une portion d’espace.
Il porte les marques de ses usages, de ses aménagements et de ses transformations. Il se situe entre plusieurs fonctions, plusieurs états, parfois entre ce qui a disparu et ce qui est en train d’apparaître.
Les espaces périphériques rendent ces situations particulièrement visibles. Ils peuvent sembler provisoires, incomplets ou difficiles à définir. Ils échappent parfois aux catégories qui nous permettent habituellement de comprendre et d’organiser notre environnement.
C’est cette diversité qui nourrit mon intérêt pour les territoires. Je ne cherche pas nécessairement à raconter l’histoire d’un lieu ni à en proposer une lecture documentaire. Je m’attache plutôt aux espaces eux-mêmes, à ce qu’ils donnent à voir et aux questions qu’ils peuvent faire naître.
Dans la série Trace, le paysage est notamment abordé à travers la déformation et le mouvement. Le territoire n’y apparaît pas comme une réalité immobile et définitivement établie.
Peindre sans monumentaliser
Peindre un lieu ordinaire ne consiste pas à le transformer en monument.
Il ne s’agit pas de lui attribuer artificiellement une importance qu’il n’aurait pas, ni de chercher à démontrer que chaque espace dissimule une signification profonde. Ce serait encore imposer une hiérarchie, en remplaçant simplement les lieux remarquables par les lieux oubliés.
Ce qui m’intéresse est plutôt de donner une place à ces espaces dans mon travail, sans avoir besoin de justifier leur présence par une histoire particulière.
Le territoire devient alors un champ de recherche. Il offre une diversité de situations dans lesquelles je peux poursuivre mon travail de peintre, sans que celui-ci soit limité à un type de paysage ou à une représentation déterminée du monde.
Certaines séries se développent autour d’une expérience précise du déplacement. Dans Traveling, par exemple, le paysage est lié à la traversée et au regard porté depuis un train. Le territoire se découvre alors dans une situation particulière, avec ses contraintes et ses limites.
Cette série constitue une approche parmi d’autres. Elle ne résume pas l’ensemble de mon rapport aux lieux, mais montre comment une expérience du territoire peut devenir le point de départ d’une recherche picturale.
Un territoire à parcourir plutôt qu’à définir
Je ne cherche pas à proposer une définition du paysage ordinaire, ni à établir une manière correcte de regarder les territoires.
Mon travail se nourrit de leur diversité et de la possibilité d’y revenir, d’en conserver des fragments et de les aborder sous différentes formes.
L’ordinaire n’est pas nécessairement opposé à l’exceptionnel. Il constitue plutôt un champ d’observation souvent immense, dont nous ne percevons qu’une partie.
En portant attention à ces espaces, je ne cherche pas à leur donner une signification définitive. Je leur accorde une place dans mon travail, en laissant ouverte la manière dont ils pourront être regardés.
Car un territoire ne se limite pas aux lieux que nous jugeons dignes d’intérêt. Il comprend aussi tous ceux que nous traversons, que nous oublions parfois, et qui continuent pourtant de composer le monde dans lequel nous vivons.